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Vivre avec une légende

Marlene Owens Rankin, la plus jeune fille de Jesse Owens, et son fils Stuart évoquent les hauts, et parfois les bas, d’une vie passée avec le quadruple champion olympique. De rendez-vous galants intimidants à des retrouvailles avec d’anciens adversaires dans des terres lointaines, le voyage a été extraordinaire.

Même à l’âge de 5 ans, Stuart Owen Rankin savait que son grand-père avait un petit quelque chose de particulier.

« Je l’ai défié à la course, raconte Stuart. À l’époque, j’étais un gamin qui courait assez vite et je m’étais dit que j’avais l’occasion de battre l’ancien homme le plus rapide de la planète. »

Je suis parti et il m’a suivi, peu après. Puis il m’a rattrapé et m’a dépassé juste avant la fin de la course. Stuart Owens Rankin

« Je suis parti et il m’a suivi, peu après. Puis il m’a rattrapé et m’a dépassé juste avant la fin de la course. J’étais désespéré, je n’arrivais pas à croire qu’il m’avait battu, car évidemment, il me semblait tellement âgé. »

Ce personnage, âgé en apparence, n’était autre que le quadruple médaillé d’or héros des Jeux Olympiques de Berlin 1936, unique détenteur de multiples records du monde en sprint et au saut en longueur, un certain Jesse Owens. Mais pour Stuart et sa mère, Marlene Owens Rankin, c’était avant tout leur grand-père et père.

« On n’en parlait pas à table [du passé sportif de Jesse], dit Marlene. Si on lui posait des questions là-dessus, il répondait. Mais sinon, sa carrière olympique ne revenait pas beaucoup dans la conversation. »

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Marlene, la plus jeune des trois filles d’Owens, en a d’ailleurs appris beaucoup plus sur son père à l’extérieur que chez eux. Mais parfois, même Owens n’arrivait pas à empêcher sa renommée de pointer son museau insatiable entre les murs sacrés du domicile familial.

« Quand on était ados, on est passé à la télé dans Person to Person d’Edward R. Murrow [une émission réputée aux États-Unis dans les années cinquante], dit Marlene. C’était un truc énorme. Quand ils sont venus s’installer, il y avait des camions et des projecteurs et plein d’autres choses, car ils l’ont réalisée chez nous. »

« Tout le quartier était en effervescence pour cette émission qui s’intéressait à la famille Owens. C’est à partir de là qu’on a commencé à être associé à sa célébrité. »

Cela a parfois produit quelques effets collatéraux amusants pour la jeune Marlene et ses sœurs.

Souvent, les garçons avec qui on avait rendez-vous étaient très tendus. Ils savaient qui il était, ils connaissaient sa stature, dit-elle en riant. Marlene Owens Rankin

« Souvent, les garçons avec qui on avait rendez-vous étaient très tendus. Ils savaient qui il était, ils connaissaient sa stature, dit-elle en riant. Celui qui est devenu mon mari était un passionné de sports. Il voulait tout savoir. Il parlait souvent avec lui et posait des tas de questions. Et mon père ne faisait aucune difficulté pour y répondre. »

Il n’était pourtant pas toujours facile d’être la fille d’un personnage aussi célèbre de l’histoire sportive et sociale récente de son pays. En 1960, Marlene, qui était étudiante, a été la première Afro-Américaine à être élue reine de sa promotion à l’université Ohio State, là même où Jesse avait fait ses classes.

« À cet âge-là, c’est difficile de distinguer le vrai du faux, de savoir si les gens sont copains avec vous pour ce que vous êtes ou non, dit-elle. L’épisode de la fête de l’université m’a un peu perturbée, car je pensais qu’on m’avait attribué le titre parce que j’étais la fille de Jesse Owens. Mais j’ai fini par accepter que c’était parce que j’avais vraiment gagné. »

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Cette question relative à l’identité est un aspect que Stuart, le fils de Marlene, comprend complètement. Il a tendance à garder pour lui la célébrité familiale, mais de temps en temps, cela lui échappe, avec des conséquences merveilleuses.

En 2012, alors qu’il travaillait à Munich, Stuart est allé faire un tour en ville avec quelques collègues pour célébrer la victoire de l’Allemagne sur la Grèce, 4-2, en quart de finale de l’Euro de football. La fête s’est prolongée tard dans la nuit, et Stuart, le drapeau allemand peint sur le visage, a commencé à gamberger.

« Je me suis dit que c’était vraiment étrange, quelque peu surréaliste. J’étais en Allemagne, je supportais une équipe allemande et mes collègues allemands étaient en train de m’embrasser. C’était étrange, une façon de boucler la boucle », dit-il.

Forçant sa nature, Stuart, qui a aujourd’hui 50 ans, décida alors de partager avec ses nouveaux amis la vérité sur son grand-père.

« Ils se sont interrompus et m’ont regardé avec incrédulité - je suis un peu habitué à cette réaction – puis ils m’ont demandé : "Tu sais qui c’est Luz Long [le grand rival - et ami allemand - d’Owens aux Jeux de Berlin 1936] ?" Et j’ai répondu "Bien sûr que je sais qui c’est Luz Long". Alors ma collègue a attrapé son téléphone portable, a déroulé la liste de ses contacts et s’est arrêtée sur Julia Louise Long. Et elle m’a dit : "Je suis amie avec la petite-fille de Luz Long" ! »

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Résultat, la famille Owens a repris contact étroitement avec la famille de Luz Long, l’homme qui a donné un précieux conseil à Jesse Owens lors des qualifications du saut en longueur des Jeux Olympiques de 1936 et qui est devenu ensuite son dauphin en finale.

L’ombre de la star olympique a merveilleusement plané sur ses descendants, qui ont eu du mal à s’en affranchir. Marlene a d’ailleurs consacré une bonne partie de sa vie adulte à honorer le nom et l’esprit de son père, principalement à travers la Fondation Jesse Owens. Cette dernière a été mise en place dans des circonstances tristes, mais finalement inspirantes.

« On a continué à recevoir des lettres de condoléances [après la mort de Jesse en 1980] et dedans, il y avait deux dollars. On ne comprenait pas. On a ensuite appris qu’une émission de radio avait parlé d’envoyer de l’argent », explique Marlene.

La famille a fini par récolter 6000 $ et elle a décidé d’utiliser cet argent pour aider des enfants défavorisés à aller à l’université. Le fonds des bourses a été cédé à l’université Ohio State en 2003 et il continue à venir en aide à ceux qui en ont besoin.

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Si Marlene reconnaît que son modeste père n’aurait probablement « jamais voulu une fondation à son nom », elle admet toutefois avec le sourire qu’il « aurait été heureux qu’elle existe et qu’elle serve à autant de jeunes ».

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