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Date
24 févr. 2019
Tags
Actualités Olympiques, PyeongChang 2018, Curling
PyeongChang 2018

Pour John Shuster, la quatrième fois a été la bonne

Un an après la série de matchs qui a changé à tout jamais le quotidien des membres de l’équipe masculine de curling des États-Unis, John Shuster, capitaine de l’équipe et quadruple olympien, revient sur la manière dont ses coéquipiers et lui ont surmonté les obstacles pour gagner la première médaille d’or du pays dans cette discipline.

Getty Images


Si l’équipe masculine de curling des États-Unis a remporté l’or aux Jeux Olympiques d’hiver de PyeongChang 2018, il y a 12 mois, son destin a basculé peu de temps auparavant.

À l’issue des six premiers matchs d’une première phase de sept rencontres disputées en formule Championnat, le bilan américain affichait en effet quatre défaites, dont deux contre le Japon et la Norvège lors d’une journée particulièrement décevante. Malgré tout, confronté aux affres d’une possible élimination, le quintette composé de John Shuster, le skip, Tyler George, Matt Hamilton, John Landsteiner et Joe Polo a réalisé l’inconcevable en battant pour la première fois le Canada, triple champion en titre, médaillé d’or en 2006, 2010 et 2014. La victoire a été aussi sensationnelle qu’elle était indispensable. Elle a surtout permis aux États-Unis de rester dans la compétition et de décrocher le gros lot, après une finale spectaculaire où John Shuster scella la victoire grâce à un ultime lancer époustouflant.

"Ça nous a ouvert la voie", explique John Shuster à propos du succès contre le Canada, qui a inauguré une série de cinq victoires consécutives. "Si on avait perdu ce match, on pouvait penser à faire nos bagages, car nous n’avions plus rien à espérer. Nous avons connu une entame de tournoi très difficile : perdre quatre de ses six premiers matchs n’est pas la manière idéale ou académique pour remporter l’or. Cependant, dès le début, notre équipe s’est en quelque sorte épanouie dans l’adversité, et cette victoire contre le Canada nous a donné un certain élan qui nous a permis de continuer à jouer à notre meilleur niveau."

"Aujourd’hui, quand nous repensons à ce match face au Canada, ça nous fait sourire. On en plaisante même en se disant que si la trajectoire de ma dernière pierre avait dévié d’un centimètre dans une direction ou l’autre, nous ne ferions pas tout ce que nous faisons aujourd’hui. Notre vie serait complètement différente."

 

 
Des frontières ténues

Le curling est un sport aux frontières ténues. Le succès ou l’échec peuvent dépendre de quelques millimètres et John Shuster est mieux placé que quiconque pour le savoir, à ses dépens. Aux Jeux Olympiques d’hiver de 2010 et de 2014, il se trouvait au bout de la chaîne des critiques, les États-Unis n’ayant pas réussi à atteindre leurs objectifs. À Vancouver 2010, il avait raté tellement de lancers cruciaux qu’il avait été évincé de l’équipe avant la fin des Jeux. Quatre ans plus tard, à Sotchi, John Shuster avait débuté sur des œufs et les États-Unis avaient terminé neuvièmes. Le skip américain avait donc été la cible des médias et du public sur les réseaux sociaux.

Même avant PyeongChang 2018, John Shuster et son équipe avaient fait l’objet de controverses. Après les Jeux de 2014, John Shuster avait été écarté de l’équipe des États-Unis. Mais au lieu d’abandonner le sport qu’il aimait, il s’est entraîné plus intensément et a formé sa propre équipe. Matt Hamilton avait également été mis sur la touche par l’équipe des États-Unis. John Landsteiner a été dissuadé de prendre sa retraite, tandis que Tyler George avait été un rival de John Shuster. La mayonnaise a bien pris et l’équipe a remporté les Championnats américains en 2015 et 2017 avant de terminer en tête des sélections américaines de curling, compostant ainsi son billet pour PyeongChang.

Ainsi, alors qu’une nouvelle déception olympique se profilait à l’horizon avant le match contre le Canada, John Shuster reconnaît avoir effectué un examen de conscience. Après la défaite contre le Japon (8-2), il est retourné tout seul à la patinoire de curling de Gangneung afin de se recentrer et éviter un nouveau crève-cœur olympique.

"Cela a été un moment important pour moi, de réfléchir sur les deux victoires et les quatre défaites de ces six premiers matchs", confie-t-il. "Je me suis demandé en quels termes mes enfants pourraient évoquer un jour ma carrière sur la glace auprès de leurs enfants. À ce moment-là, je ne pensais pas en avoir fait assez pour leur donner l’image que je souhaitais leur renvoyer. J’ai donc pris une grande décision sur-le-champ, en me promettant de me faire simplement plaisir en pratiquant le sport auquel j’avais consacré la majeure partie de ma vie. Alors qu’il restait trois rencontres à disputer, et malgré la pression, j’étais déterminé à me faire plaisir. Nous avons fini par les gagner toutes les trois, ce qui nous a conduits en demi-finale, puis en finale."

 
Une expérience qui change le cours de la vie

Dire que la vie du quintette a changé depuis la victoire de l’an dernier est un doux euphémisme. John Shuster avait déjà remporté une médaille de bronze aux Jeux de Turin 2006, mais cela ne l’avait pas préparé à ce qui suivit après la médaille d’or.

Aujourd’hui, les cinq mousquetaires sont reconnus au quotidien : ils ont passé les 12 derniers mois à surfer sur la vague de leur popularité après être rentrés chez eux, accueillis comme des héros nationaux. D’ailleurs, alors qu’il nous explique ce qu’il en est, quelqu’un l’interrompt, l’ayant reconnu.

"Ça me plaît", reconnaît John Shuster, âgé aujourd’hui de 36 ans. "Certes, je ne serai jamais comme Cristiano Ronaldo, que tout le monde reconnaît, mais de plus en plus de gens me saluent et c’est super."

"J’ai eu une vie assez mouvementée, mais dans le bon sens du terme", poursuit-il. "En 2006, quand je suis rentré chez moi, on a oublié assez vite ce qui s’était passé. La vie a repris son cours normal. En revanche, l’année dernière, on était aux antipodes de cela. Entre les festivités et la tournée de la médaille d’or qui a eu lieu dans tout le pays immédiatement après les Jeux et toutes les occasions qui ont suivi, y compris les apparitions publiques réservées, j’imagine, aux champions, tout a été incroyable."

Plutôt que de savourer simplement son succès, John Shuster espère cependant que la toute première médaille d’or américaine en curling laissera un héritage durable.

"Depuis PyeongChang 2018, la chose la plus importante pour tous les membres de l’équipe a été de pouvoir rendre visite à des clubs à travers le pays. Nous savons ce que nous devons au curling et ce qu’il a apporté aux personnes qui nous entourent. C’est un sport fondé sur l’amitié, la camaraderie, l’esprit sportif et tout ce qu’il y a de meilleur chez tout un chacun. Alors si nous arrivons à faire prospérer notre sport et ces valeurs, ce serait formidable et cela nous rendrait très fiers."

"Je me suis toujours demandé si on pourrait vivre du curling aux États-Unis", ajoute-t-il. "C’est une réalité dans d’autres pays, comme le Canada et la Suisse, par exemple, mais pas encore aux États-Unis. C’est ce à quoi j’aspire dans le futur, et si nous arrivons ensuite à ouvrir cette voie aux futurs curleurs, pour moi, c’est l’essentiel."

John Shuster n’a pas eu beaucoup le temps de visionner les épreuves de l’année dernière. Rien qu’en 2019, il a eu un calendrier très chargé pour ajouter un septième titre de champion des États-Unis à son palmarès, mais il parle toujours de sa conquête olympique avec grand plaisir. Il a été un élément décisif lors de la victoire haletante contre le Canada grâce à sa pierre victorieuse, et il a réédité sa performance lors du match suivant contre la Suisse en atteignant un pourcentage de 97 %.

"Tyler [George] a visionné ce match contre la Suisse, qui nous a permis de porter notre total de victoires à quatre. Je n’ai vu que la finale, mais Tyler m’a dit qu’il fallait que je regarde le match contre la Suisse. Il m’a dit que j’avais porté l’équipe sur mes épaules et que j’avais gagné le match à moi tout seul, mais je ne me souviens pas vraiment que ça ait pris cette tournure ! Peut-être qu’un jour, je le regarderai."

John Shuster a été à nouveau la vedette lors de la finale, un match désigné par certains comme un "Miracurl on ice" (Miracurl sur glace). Alors que les deux équipes étaient à égalité 5 à 5 contre la Suède, l'équipe numéro un mondiale, John Shuster a écarté deux pierres suédoises avec sa dernière pierre dans la huitième manche pour marquer cinq points. Les États-Unis n’avaient aucun droit à l’erreur et John Shuster a réalisé le lancer parfait. Du coup, l’avance des Américains était insurmontable.

"J’ai su à ce moment-là que nous allions gagner l’or", affirme-t-il. Ce qui m’a le plus marqué, c’est de partager ce moment avec mes coéquipiers, mais aussi avec toutes les personnes qui ont partagé notre parcours dans les tribunes et qui nous ont soutenus à chaque étape."

Grâce à cette démonstration de calme et de technique, toutes les déceptions des Jeux d’hiver précédents et toutes les critiques que John Shuster avait endurées se sont envolées.

"Je pense que mes expériences olympiques précédentes m’ont donné un aperçu de ce qu’il fallait faire collectivement pour réussir", explique John Shuster. "Ce qui a fait la différence pour nous entre le bronze et l’or, c’est d’avoir pris la bonne décision au bon moment et réussi le bon lancer quand il le fallait. Cette fois-ci, nous nous sommes fait un peu plus plaisir et nous avons eu une approche un peu plus globale."

"J’ai toujours lu ce qui avait été écrit dans les médias et sur les réseaux sociaux, j’ai toujours eu du mal à ne pas le faire. Ça fait du bien quand c’est bien, et même quand c’est mauvais, ça peut être drôle… Mais parfois, ça peut être absolument brutal. Cela a été le cas en 2010 et en 2014, mais en 2018, nous avons essayé d’appréhender l’expérience un peu plus dans sa globalité. Avec sa moustache, Matt [Hamilton] a développé sa propre personnalité et beaucoup l’ont comparé au personnage de Super Mario. Cela nous a fait beaucoup rire. Dans l’ensemble, il semble que les remarques n’ont pas été aussi méchantes cette fois-ci. En fait, la moustache de Matt a retenu beaucoup plus l’attention que mes échecs précédents, alors c’était bien !"

 

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Le bonheur à l’état pur

Aujourd’hui, John Shuster est très heureux. Père de deux enfants et icône sportive nationale, il dit qu’il ne ressent plus de pression, ce qui signifie qu’il peut profiter à la fois du curling et de ses responsabilités parentales, sans ployer sous le poids des attentes.

"La pression est retombée après notre médaille d’or", conclut-il. "Nous n’avons plus besoin de gagner quoi que ce soit pour que je puisse maintenant regarder en arrière et me dire que j’ai réussi ma carrière. Il me semble que c’est aujourd’hui le cas. J’ai encore des ambitions, c’est sûr, mais je suis satisfait de ce que j’ai accompli. Je pense que le prochain objectif, ce sera les Championnats du monde, et j’espère que nous continuerons sur notre lancée pour retourner aux prochains Jeux Olympiques d’hiver et défendre notre titre."

Vu le parcours de John Shuster aux Jeux Olympiques, qui a tellement épousé la sinuosité des montagnes russes, ce n’est pas à exclure.

 
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