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Anvers 1920

Ethelda Bleibtrey, la pionnière de la natation féminine qui s'est fait arrêter à cause de son maillot de bain

L'Américaine Ethelda Bleibtrey a remporté tous les titres des épreuves inscrites au programme de la natation féminine lors des Jeux d'Anvers en 1920. Un exploit unique pour une championne qui a également fait bouger les conventions dans son pays à une époque où être une femme et une nageuse s'accompagnait d'un certain nombre de contraintes, notamment vestimentaires…

Les femmes ont commencé à concourir en natation à Stockholm en 1912 dans deux épreuves : le 100 m nage libre, remporté par l'Australienne Fanny Durack, et le relais 4x100 m, gagné par les Britanniques Belle Moore, Jennie Fletcher, Annie Speirs et Irene Steers. En 1920 à Anvers, une nouvelle épreuve fait son entrée au programme : le 300 m nage libre. Ethelda Bleibtrey, 18 ans (elle est née le 27 février 1902 à Waterford, dans l'État de New York), va tout simplement s'imposer dans les trois épreuves !


Condamnée pour "nudité" ?

Son histoire est celle d'une femme émancipée qui fait avancer les choses dans son pays pour toutes les nageuses. Elle a commencé à nager en 1917, pour soigner la poliomyélite dont elle est atteinte. À l’époque, les mœurs aux Etats-Unis imposent aux nageuses de se couvrir les jambes, c’est-à-dire de porter des bas. En 1919, sur une plage de Manhattan Beach, elle les retire pour aller se baigner, ce qui est considéré comme un acte répréhensible de nudité. Elle est arrêtée et cela fait grand bruit. L'opinion publique se révolte au point que non seulement, elle ne sera pas réprimandée, mais qu'il sera décidé que les femmes peuvent désormais nager sans ces fameux bas ! Elle sera aussi une des premières à porter un bonnet de bain.

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Ethelda Bleibtrey s'est fait un nom cette année-là, un an avant les Jeux d'Anvers, quand elle a été la seule à battre Fanny Durack en compétition, lors de fameuse et très populaire tournée américaine de la star australienne. Pour replacer les choses dans leur contexte, Patricia Reymond, en charge des collections à la Fondation Olympique pour la Culture et le Patrimoine, explique : "Quand Fanny Durack et Wilhelmina Wylie ont été sélectionnées pour les Jeux Olympiques de 1912, sous la pression populaire et après que la femme d’un entrepreneur de Sydney eut financé leur voyage, leur fédération a réclamé qu’elles soient accompagnées d’un chaperon. La sœur de Fanny Durack et le père de Mina Wylie jouèrent ce rôle auprès des deux jeunes filles ! En effet, il semblait inconcevable pour beaucoup de leurs contemporains – en particulier dans les pays encore imprégnés par la moralité victorienne – que des jeunes femmes puissent voyager seules."

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Il y a aussi cette histoire incroyable qui se passe à Central Park : après avoir plongé dans le Reservoir (le principal plan d'eau du parc), Ethelda est arrêtée et passe une nuit en prison, mais le maire de New York Jimmy Walker intervient. Le but est atteint : une piscine est créée à Central Park. On apprendra par la suite que l'opération avait été montée de toutes pièces par le quotidien "New York Daily News" avec la jeune star locale afin que ce plan d'eau situé au cœur de la Grosse Pomme soit utilisé pour la natation !

Trois médailles d'or à Anvers, et elle aurait pu en rapporter davantage !

Mais revenons aux Jeux d'Anvers et à ce bassin aquatique construit au centre-ville pour ces Jeux disputés sur les cendres de la Première Guerre mondiale. Selon les nageurs et nageuses présents, l'eau était sombre et froide, sans compter la température extérieure plutôt fraîche, ce qui fait que les concurrents devaient se serrer les uns contre les autres pour se réchauffer après chaque course.

Quant aux maillots portés par les nageuses, ils sont couvrants, presqu’obligatoirement de couleur foncée, en laine, coton ou soie car le nylon n’existe pas encore. Ils sont lourds et peu agréables à porter, transparents lorsqu'ils sont mouillés, si bien que les athlètes sont vivement encouragées à porter un peignoir qu’elles ne quittent que pour la compétition, ou le temps de poser, comme en témoignent les photos des Jeux de 1912 et 1920. Pour ce qui est d'Ethelda Bleibtrey, elle porte un maillot coupé haut dans le dos et sous les bras, avec une coupe plus longue pour les jambes. Son costume ressemble plus à une robe courte qu’à un maillot de bain. Toutefois, "l'émancipation vestimentaire des femmes a commencé après la Première Guerre mondiale, elles ont commencé à porter les cheveux courts, le corset a été abandonné, les robes sont devenues fluides et près du corps, les jupes se sont raccourcies", rapporte Patricia Reymond.

Et voici la jeune Américaine en action : le 23 août 1920, lors de sa première mise à l'eau, dans la troisième série du 100 m nage libre, elle s'impose en améliorant le record du monde en 1 min 14 s 4. Quarante-huit heures plus tard, le mercredi 25 août, elle remporte son premier titre olympique en battant de près de quatre secondes sa compatriote Irene Guest en finale, avec un nouveau record mondial à la clé en 1 min 13 s 6, lequel tiendra trois ans.

Sur 300 m nage libre, elle va à nouveau se montrer largement au-dessus de la concurrence. Au lendemain de sa victoire sur 100 m, elle nage sa demi-finale en 4 min 41 s 4, record du monde, seize secondes plus vite que la Britannique Constance Jeans qui termine derrière elle. En finale, le 28 août, Ethelda Bleibtrey nage sur une autre planète, établit une nouvelle marque mondiale en 4 min 34 s 0 et distance sa dauphine américaine Margaret Woodbridge de plus de huit secondes.

Enfin, le 29 août, elle effectue le dernier relais du 4x100 m pour les États-Unis, précédée par Margaret Woodbridge, Frances Schroth et Irene Guest. Victoire et record du monde battu (5 min 11 s 6) ! Les Britanniques tenantes du titre sont reléguées à près de 30 secondes à l'arrivée. Elle expliquera que c'est seulement à cause du programme réservé aux femmes qu'elle n'a pas gagné quatre médailles d'or à Anvers : "À l’époque, je détenais le record du monde en dos, mais il n'y avait que la nage libre au programme de ces Jeux."

Nager en compétition au début du XXe siècle

À propos des tenues de l'époque, Aileen Riggin, médaillée d'or en plongeon dans les mêmes Jeux et le même bassin, a expliqué qu’en 1920, les maillots de bain en coton fournis par la fédération américaine couvraient les bras jusqu’aux coudes et les jambes jusqu’aux genoux et que les nageuses avaient donc préféré apporter à Anvers leurs propres maillots en insistant sur le fait que les tenues "officielles" compromettaient leurs performances.

Elle raconte aussi, après avoir joué en 1931 dans un film retraçant l'évolution des maillots de bain féminins : "J'ai dû enfiler cette tenue modeste et enveloppante de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Après une première tentative, j'ai refusé de retourner à l'eau malgré la rage du réalisateur. Le bas remontait au-dessus de ma tête, le bonnet devenait humide et glissait sur mes yeux, les chaussures me pesaient, j'ai dû me battre pour garder l'équilibre et j'étais plus près que jamais de me noyer."

Quant à Ethelda Bleibtrey, elle va rester invaincue durant toute sa carrière amateur, s'imposant notamment sur toutes les distances dans les championnats nationaux (AUU) avant de passer professionnelle en 1922, restant pour toujours la seule sportive en natation à avoir gagné toutes les épreuves au programme d'une édition des Jeux. Après son passage couronné de succès chez les "pros", elle devient pour de longues années une coach réputée à New York et à Atlantic City. Entrée en 1967 au panthéon de la natation, elle disparaît le 6 mai 1978 à l'âge de 76 ans en laissant son nom gravé dans le livre d'or des Jeux Olympiques et dans l'histoire de son sport.

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