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Billy Mills : Réflexions sur sa victoire mythique dans le 10 000 m lors des Jeux Olympiques de Tokyo 1964, sa lutte contre le racisme et son retour à Tokyo en 2021

Billy Mills IOC
Lorsque Billy Mills est arrivé à Tokyo pour les Jeux Olympiques de 1964, rares étaient ceux qui connaissaient cet athlète américain dégingandé. Deux semaines plus tard, il était devenu une star mondiale.

Les Jeux Olympiques regorgent d'histoires épiques, mais celle de Billy Mills est particulièrement extraordinaire. Le coureur de fond amérindien est à l'origine de l'un des plus grands renversements de situation de l'histoire des Jeux. Il est également devenu un ardent défenseur de causes humanitaires et de la justice sociale et raciale.

Son sprint dans la dernière ligne droite pour dépasser les coureurs de tête et remporter la médaille d'or à Tokyo dans le 10 000 m, son parcours personnel et spirituel en quête de "guérison de l'âme"... Les exploits de Billy Mills trouvent toujours un écho aujourd'hui, en particulier en cette période tourmentée de manifestations raciales.

Membre de la tribu Sioux des Oglala Lakota, Billy Mills est né en 1938 et a grandi dans la pauvreté au sein de la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Sa mère est décédée lorsqu'il avait huit ans, son père lorsqu'il en avait douze.

Billy Mills, dont le nom Lakota est Tamakoce Te’Hila (prononcé Tama-kosha Tech-a-heela), a surmonté la discrimination raciale, l'hypoglycémie, le diabète de type 2, les idées noires et ses propres doutes afin de devenir champion olympique et un exemple pour la jeunesse amérindienne, ainsi qu'un défenseur de cette population.

 

Cinquante-six ans après être devenu le premier (et toujours le seul) Américain à remporter l'or olympique dans l'épreuve du 10 000 mètres, Billy Mills avait hâte de retourner à Tokyo avec sa famille cet été pour assister aux Jeux Olympiques de 2020 et revivre les expériences qui ont bouleversé sa vie à jamais.

Cependant, avec le report des Jeux Olympiques dû à la pandémie de coronavirus, il devra attendre un an de plus dans l'espoir de pouvoir revenir à ce qu'il appelle "l'endroit où je suis né une deuxième fois, en quelque sorte."

"C'est très émouvant pour moi", témoigne le champion. "Cela n'a rien à voir avec la médaille d'or. À Tokyo, j'ai pu guérir une âme brisée. J'ai trouvé la paix, me suis fait des amis. Aujourd'hui, il s'agit de revenir sur les lieux et de simplement participer et regarder la jeunesse du monde entier se réunir. J'espère que ces jeunes pourront quitter Tokyo avec le même sentiment d'accomplissement que moi à l'époque."

Vêtu d'un polo bleu clair et d'une barbe qu'il a laissé pousser pendant le confinement, Billy Mills, qui a fêté ses 82 ans le 30 juin, s'est montré détendu et ouvert lors d'un appel vidéo depuis la maison qu'il partage avec sa femme de 58 ans, Patricia, à Sacramento, en Californie.

Les souvenirs ont afflué, les uns après les autres :

Les leçons de vie transmises par son père. Devenir orphelin à douze ans. Sa carrière de coureur à l'université du Kansas. Les Marines et l'entraînement pour les Jeux Olympiques. Sa lutte contre l'hypoglycémie et la dépression. La gestion du racisme. L'épreuve du 10 000 mètres à Tokyo et l'extraordinaire dernier tour, qui figure toujours au panthéon des exploits olympiques. Son œuvre humanitaire et philanthropique. Ses distinctions et ses récompenses. L'héritage familial transmis à ses enfants et petits-enfants.

Billy Mills a évoqué tous ces sujets avec passion et force détails. Malgré son sourire et sa bonne humeur, ses yeux se sont parfois embués au souvenir de certains moments émouvants.

Le plus marquant de tous est peut-être la remise des médailles sur le podium à Tokyo, en octobre 1964, où il retenait ses larmes. Des larmes non pas de joie, mais dues à son sentiment d'exclusion.

"Lorsque l'hymne national des États-Unis a retenti, c'était très fort. C'était magnifique", se souvient Billy. "J'étais ému à l'idée d'être un citoyen de ce pays, mais un sentiment prenait le pas sur cette émotion. Je me disais : je n'ai pas ma place. J'étais à deux doigts de pleurer sur le podium. Le public a probablement pensé que je pleurais parce que j'avais gagné une course. Mais c'était bien plus que cela."

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DU KANSAS À TOKYO

Après la mort de ses parents, Billy Mills a été envoyé à la Haskell Indian School, dans le Kansas, où il est petit à petit devenu un athlète prometteur. Il a obtenu une bourse d'athlétisme de l'Université du Kansas et a été trois fois nommé coureur de cross-country All American.

Alors étudiant dans le Kansas, Billy Mills a participé aux Championnats amateurs de l'AAU et s'est qualifié pour la prestigieuse course sur route Corrida de la Saint-Sylvestre, au Brésil. Lorsqu'il a tenté de prendre la pose avec ses collègues, un photographe lui a demandé de sortir du champ. Ce n'était pas la première fois qu'il subissait de tels préjugés racistes, mais cet incident l'a particulièrement blessé.

Bouleversé, Billy Mills est retourné dans sa chambre, a grimpé sur une chaise et envisagé de sauter par la fenêtre. Heureusement, les paroles réconfortantes de son défunt père après la mort de sa mère lui sont revenues en mémoire. Le jeune garçon avait "les ailes brisées" mais, s'il poursuivait sa passion et ses rêves, un jour, il serait guéri.

Billy Mills est redescendu de la chaise et s'est écrit pour lui-même un message simple : "Médaille d'or. 10 000 mètres aux JO."

"L'élément catalyseur qui a permis de réparer mon âme brisée a été d'essayer d'intégrer l'équipe olympique et de gagner une médaille d'or", explique-t-il. "J'ai investi toute mon énergie et toute ma discipline pour atteindre ce but."

En 1962, Billy Mills a épousé Patricia lors de leur dernière année à l'université. Après avoir obtenu son diplôme, il a été engagé comme officier dans le corps des Marines aux États-Unis et s'est retrouvé au Camp Pendleton, en Californie, où il s'entraînait pour les Jeux Olympiques et s'est qualifié aussi bien pour le 10 000 m que pour le marathon. La fille aînée des Mills, Christina, est née en 1963.

Cette même année, Billy Mills a appris qu'il souffrait d'hypoglycémie, une maladie qui fait chuter le taux de sucre dans le sang en dessous du niveau normal, ainsi que de prédiabète de type 2, qui correspond à une augmentation du taux de glucose. Ce diagnostic a permis d'expliquer pourquoi Billy Mills manquait souvent d'énergie à la fin des courses.

L'année précédant les Jeux Olympiques de Tokyo, sa vie a pris un tournant lorsqu'il a perdu une épreuve de 10 000 mètres en Belgique alors qu'il était en tête, après s'être évanoui et s'être fait doubler par les autres coureurs lors du dernier tour. Le vainqueur, le Tunisien Mohammed Gammoudi, lui a dit par la suite : "Billy, tout ce qu'il te faut, c'est plus de vitesse."

L'Amérindien a pris cette suggestion à cœur. Il a modifié ses méthodes d'entraînement pour y intégrer des séances de vitesse. À Tokyo, il faisait des sprints de 200 mètres dans les derniers jours avant la course et contrôlait son taux de sucre dans le sang au maximum. À mesure que le 10 000 m approchait, sa confiance grandissait. 

En se rendant aux JO, Billy Mills avait réalisé un temps sur six miles qui lui aurait permis de se classer huitième sur 10 km, la distance olympique correspondante. Malgré cela, personne ne le prenait au sérieux. Lorsqu'il est allé au magasin Adidas à Tokyo pour s'acheter une nouvelle paire de chaussures, on l'a chassé. Un officiel américain lui a même dit que les chaussures étaient réservées aux médaillés potentiels.

Le jour de la course, une jeune athlète polonaise s'est assise à côté de Billy Mills dans le bus en direction du stade. Lorsqu'elle a appris qu'il courait le 10 000 m le jour même, elle lui a demandé qui allait gagner. "Moi", a-t-il répondu.

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LA COURSE

14 octobre 1964. Le temps est frais et couvert en cette fin d'après-midi, lorsque 40 coureurs prennent position sur la ligne de départ pour les 10 000 mètres. La piste en cendrée rouge est lourde et mouillée après la pluie de la nuit précédente. Les conditions sont idéales pour Billy Mills, avec sa coupe militaire typique des Marines et son dossard blanc n°722 sur son débardeur USA bleu.

Ron Clarke, l'Australien détenteur du record du monde, est le favori de la course et Mohammed Gammoudi fait également partie des médaillés potentiels. Ron Clarke prend le contrôle très tôt et emmène le peloton sur un rythme digne du record du monde. Aux 5 000 mètres, Billy Mills est en difficulté et envisage d'abandonner. Mais il continue à pousser et prend brièvement la tête. Ron Clarke repasse devant, tout en ralentissant légèrement le rythme.

"Je suis resté dans le peloton", explique Billy Mills. "À cet instant, j'ai pensé que je resterais avec lui jusqu'à la ligne d'arrivée."

C'est alors que les projecteurs du stade se sont allumés. Il reste deux tours et quatre coureurs se détachent : Ron Clarke, Mohammed Gammoudi, Billy Mills et l'Éthiopien Mamo Wolde. Puis Mamo Wolde décroche, laissant les trois autres se disputer l'or. Ron Clarke regarde par-dessus son épaule et Billy Mills se dit : "Ma parole, il est inquiet. Je vais prendre la tête de la course juste pour lui montrer que je suis là."

Billy Mills passe donc en tête et accélère le rythme. Ron Clarke repasse devant lui, mais ralentit à nouveau. "C'est le moment où je me suis dit que j'avais une chance de gagner", se souvient Billy.

Tout s'est joué au 25e et dernier tour.

La cloche sonne, Billy Mills se place à côté de l'épaule droite de Ron Clarke et passe légèrement devant au niveau du premier virage. Mais l'Australien répond immédiatement en repoussant l'Américain du bras droit, ce qui renvoie Billy Mills au couloir voisin. Mohammed Gammoudi saisit sa chance et se fraye un passage entre les deux. Le Tunisien accélère, prenant la tête avec Ron Clarke derrière lui et Billy Mills en troisième position.

Billy a indiqué qu'il commençait à sentir le niveau de sucre dans son sang faiblir, l'engourdissement s'installer et sa vision se troubler légèrement. Mais il a lutté et est resté au contact de Ron Clarke "pour qu'il m'entraîne avec lui".

"À 120 mètres de l'arrivée, j'ai décidé de faire une dernière tentative pour gagner", raconte-t-il.

Ron Clarke revient sur Mohammed Gammoudi, mais le Tunisien le tient en respect et reste devant. Les trois leaders prennent un tour d'avance sur de nombreux concurrents plus lents et Ron Clarke manque de se retrouver coincé en les dépassant.

L'ARRIVÉE

Billy Mills savait où sa femme était assise, à environ 30 rangées de la piste et à 90 mètres de l'arrivée. C'était le point convenu d'où il devait lancer sa dernière accélération. 

"Je commence à lever les genoux, à allonger ma foulée, à balancer les bras. Mon corps ne réagit pas. J'ai failli paniquer. J'ai pensé que je ne pouvais pas laisser les choses se passer ainsi."

Billy se souvient alors qu'il a mangé une barre chocolatée 20 minutes avant le départ et se remémore l'énergie qu'elle lui a donné. Il puise à nouveau dans cette énergie.

"Je me disais : je vais gagner. Je n'atteindrai peut-être pas la ligne d'arrivée le premier. Je ne serai peut-être plus jamais aussi proche. Je dois le faire maintenant", se rappelle-t-il.

L'un des coureurs retardataires s'écarte du couloir 1 au couloir 5 pour laisser Ron Clarke et Mohammed Gammoudi passer à l'intérieur. Billy Mills, dans le couloir 4, passe devant ce même coureur et voit ce qu'il pense être une image d'aigle sur son débardeur, évoquant des souvenirs de conversations avec son père. 

"Mon père disait : "Fais ce que tu as à faire, fils, un jour tu auras peut-être des ailes d'aigle. Tu as les ailes brisées maintenant, fils. Des ailes d'aigle."

"Je peux gagner, je peux gagner", se répète Billy dans la dernière ligne droite. "Une dernière fois, je peux gagner. C'était tellement puissant."

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REGARDEZ MILLS ! REGARDEZ MILLS !

Billy Mills, surgissant de nulle part sur l'extérieur, pique un sprint époustouflant sur les 50 derniers mètres. Alors qu'il dépasse d'abord Ron Clarke puis Mohammed Gammoudi, le commentateur de NBC TV Dick Bank a crié ces mots célèbres : "Regardez Mills ! Regardez Mills !"

"Je lève mes genoux, je balance les bras et le ruban se déchire sur ma poitrine", se souvient Billy Mills.

Médaille d'or. 10 000 mètres aux JO.  

Billy Mills a bouclé sa course en 28 min 24 s 4, alors un record olympique, près de 50 secondes de moins que son meilleur temps de la saison. Mohammed Gammoudi a remporté la médaille d'argent en 28 min 24 s 8 et Ron Clarke, le bronze en 28 min 25 s 8.

Étourdi et ému, Billy Mills a arpenté la piste sous les acclamations de la foule. Lorsqu'un responsable technique japonais s'est approché de lui, il a pensé qu'il y avait un problème.

"Il reste encore un tour ?" a-t-il demandé.

"Non", a répondu l'officiel, la course était bien terminée. Il lui a dit : "Vous êtes le nouveau champion olympique."

La vidéo de l'événement montre Billy Mills l'index levé, comme pour dire, "Je suis numéro un".

Mais la vérité est ailleurs.

"Non", explique-t-il. "Je demandais si j'étais le numéro un."

Rassuré sur sa victoire, Billy Mills a recherché le coureur vêtu du maillot orné de l'aigle qui l'avait aidé à repousser ses limites pour gagner. Il n'était pas au bout de ses surprises.  

"J'ai regardé, et il n'y avait pas d'aigle. C'était une illusion."

Plus tard dans la nuit, il s'est réveillé en sursaut et s'est tourné vers Patricia :

"Je sais ce que cela signifie. Je sais ce que cela veut dire."

"Quoi ?" a-t-elle demandé.

Billy Mills a répondu : "Pendant la course, je me suis dit : "Je vais gagner, mais je n'atteindrai peut-être pas la ligne d'arrivée en premier." Parce qu'il y avait deux courses. La première était une course pour guérir mon âme brisée. Et j'ai remporté la médaille d'or olympique au passage."


LE MARATHON

Sept jours après la cérémonie de remise de la médaille d'or où il ne se sentait pas à sa place, Billy Mills a couru le marathon olympique dans le peloton de tête pendant une grande partie de la course. Mais il a expliqué qu'il n'avait pas assez bu de fluides et qu'il avait perdu connaissance au 37e kilomètre à cause d'un faible taux de sucre dans le sang.

Lorsqu'il a repris ses esprits, plusieurs coureurs l'avaient dépassé et il pensait être dernier. Il a réussi à terminer à une respectable 14e place dans cette course remportée par le grand marathonien éthiopien Abebe Bikila. À ce jour, il regrette encore de n'avoir pas bu de Tang, une boisson à diluer aromatisée, et d'être passé à côté d'une possible deuxième médaille.

"Aujourd'hui encore, je me dis que si j'avais simplement pris du glucose, j'aurais pu finir deuxième ou troisième", commente-t-il.

SAYONARA TOKYO

L'un des plus beaux souvenirs de Billy Mills lors de ces Jeux Olympiques reste le jour où il a quitté Tokyo. Des responsables du Comité olympique et paralympique des États-Unis ont dit à Patricia et lui qu'il n'y avait aucun véhicule disponible pour les ramener à l'aéroport et qu'ils devraient s'y rendre par leurs propres moyens. Les responsables japonais sont immédiatement intervenus et ont proposé de les y conduire.

Le couple attendait devant l'Imperial Palace Hotel lorsqu'une limousine noire s'est garée, avec un drapeau japonais et un drapeau olympique à l'avant et un drapeau américain et un drapeau olympique à l'arrière. Une escorte policière à moto les a accompagnés à l'aéroport en grande pompe.

"Quelle jolie manière de dire au revoir aux Jeux", se souvient Billy.

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APRÈS LES JEUX OLYMPIQUES

Billy Mills semblait prêt pour de nouveaux exploits sur la piste après sa victoire surprise à Tokyo. À ce moment-là, il avait le record du monde en ligne de mire.

L'année qui a suivi les Jeux, Billy a établi les records américains du 10 000 mètres (28 min 17 s 6) et du trois miles et a réalisé son meilleur temps sur le 5 000 mètres en 13 min 41 s 4. Avec Gerry Lindgren, ils ont battu le record du monde du six miles (27 min 11 s 6) en terminant ex æquo aux Championnats amateurs de l'AAU.

Cependant, Billy Mills n'a pas réussi à atteindre son objectif ultime : passer sous la barre des 27 min 40 s et battre le record du monde du 10 000 m. Gerry Lindgren et lui se sont entraînés pour y parvenir lors d'un duel États-Unis/URSS à Kiev, en Ukraine, mais Billy Mills s'est senti mal pendant le voyage et n'a jamais pu défendre ses chances.

Surtout, il voulait attaquer les records du monde détenus par Ron Clarke, lequel avait établi douze records du monde en 1965, notamment celui du 10 000 m, l'abaissant à 27 min 39 s 4.

"J'ai vraiment le sentiment au plus profond de moi que j'aurais pu battre dix ou douze des records de Ron Clarke", déclare Billy Mills. "Mais je n'ai jamais pu le faire."

En août 1965, Billy Mills a accepté de regarder la dure réalité en face.

"Je suis sorti de la piste, j'ai regardé ma femme et je lui ai dit que je ne serai jamais plus au top niveau mondial. Il est trop difficile de rivaliser en étant hypoglycémique et prédiabétique."

Billy Mills est sorti de sa retraite pour tenter de se qualifier aux Jeux de Mexico 1968. Comme il ne se sentait pas capable de défendre son titre sur 10 000 m, il a essayé de se qualifier pour le 5 000 m. Avec Ron Clarke imprimant le rythme lors d'un contre-la-montre spécial, Billy Mills a couru plus vite que les autres qualifiés aux essais américains, mais n'a pas intégré l'équipe car les responsables du Comité olympique et paralympique des États-Unis ont déclaré qu'il avait mal rempli un formulaire de candidature.

RACISME ET PENSÉES SUICIDAIRES

À son retour des Jeux Olympiques de Tokyo, Billy Mills se sentait déconnecté.

"Je suis revenu en tant que médaillé d'or à l'origine d'un des plus grands renversements de situation dans le sport et je suis entré dans un nouveau monde", raconte-t-il. "Or, je n'étais pas prêt pour ce bouleversement." 

Billy Mills a été invité dans de nombreuses villes pour rejoindre des clubs d'affaires d'ordinaire hostiles aux minorités ; désormais, ils étaient prêts à faire une exception pour le champion olympique. Il a refusé. Cela lui a rappelé l'époque où il n'était pas autorisé à rejoindre une fraternité étudiante à l'université ou à entrer dans une pièce avec des amis blancs ou noirs.

Billy Mills a décidé d'étudier l'histoire des États-Unis et le sort de ses ancêtres, y compris la Doctrine de la découverte, utilisée pour justifier l'expropriation des terres des peuples autochtones. Il a visité des réserves et a pu constater les effets dévastateurs de la drogue sur les communautés amérindiennes.

Au moins trois fois dans sa vie, Billy Mills a songé au suicide.

"Le racisme en Amérique a bien failli me détruire. Comment pouvais-je y faire face, en ne me sentant jamais intégré ? On ne veut jamais vraiment se supprimer. C'était juste si facile de se dire : "Ce serait si calme, ce serait fini." Je peux dire en toute honnêteté que je n'ai jamais vraiment voulu me tuer mais je voulais ressentir cette tranquillité. Désormais, je retrouve la sérénité en affrontant les problèmes."

DONNER EN RETOUR

Une fois sa carrière d'athlète terminée, Billy Mills, en concertation avec sa femme, a décidé que sa mission serait de rendre à la communauté et de partager son héritage avec une nouvelle génération. 

"Nous voulions donner vie aux visions des aînés et inspirer les rêves des jeunes", explique-t-il.

En 1983, ils ont réalisé Running Brave, un film avec Robby Benson qui relate l'histoire de Billy Mills, depuis la réserve indienne jusqu'à l'or olympique. Billy Mills s'est également associé à l'écrivain Nicholas Sparks pour le livre Lessons of a Lakota.

En 1986, Billy Mills et Eugene Krizek ont co-fondé Running Strong for American Indian Youth, un organisme caritatif qui aide à répondre aux besoins essentiels des communautés amérindiennes en matière de logement, d'eau, de santé, d'alimentation et autres . La fondation met également en œuvre des programmes encourageant l'autosuffisance et la valorisation de l'héritage des Indiens.

En 2012, le président Barack Obama a remis à Billy Mills la Presidential Citizens Medal, une décoration prestigieuse, pour son travail avec Running Strong. Billy Mills estime toutefois que la plus belle reconnaissance qu'il ait reçue était l'hommage organisé en son honneur, et en celui de onze autre personnes, à l'occasion du Concert Against Hate (concert contre la haine) de l'Anti-Defamation League en 2014.

"C'est la plus haute distinction décernée à l'échelle mondiale en matière de position contre la haine", explique Billy, qui a également passé des années sur la route à sensibiliser les populations au sujet de l'autonomisation. "C'était très fort."

 

Never forget our Missing Murdered indigenous women and Girls.

Posted by Billy Mills on Tuesday, May 5, 2020

RETOUR À TOKYO

Ces jours-ci, Billy Mills se consacre à l'écriture d'une chronique mensuelle pour la série Road to Tokyo, qui retrace ses préparatifs pour les Jeux de 1964 et qui est publiée sur le site web de Running Strong.

Son temps libre, il le passe sur les greens de golf avec sa femme Patricia, professeur d'art. Billy Mills attend une opération chirurgicale ou un traitement aux cellules souches pour sa hanche droite arthritique suite à plusieurs chutes sur les pistes de ski. 

Lorsque le couple retournera à Tokyo l'an prochain, leurs quatre filles, leurs deux gendres et un ami de la famille devraient également être du voyage. Billy Mills prévoit de participer à une table ronde spéciale de World Athletics, la Fédération internationale d'athlétisme.

L'ancien champion a été convié à quatorze éditions des Jeux Olympiques et estime que Tokyo et Londres 2012, les premiers et les derniers auxquels il a assisté, étaient les plus magiques.

"Je pense que les Jeux de Tokyo 1964, où la jeunesse voyait le monde comme ne faisant qu'un, ont permis aux Japonais de renaître et de devenir un pilier vital de l'ordre mondial. Si nous avons réussi à suffisamment maîtriser la pandémie d'ici-là, je pense que Tokyo peut permettre de vraiment entrer dans l'année 2021 et de rassembler la planète à nouveau."

Si un mécène se manifeste, une statue de bronze de 3,35 mètres de haut, réalisée par le sculpteur George Rivera et représentant Billy Mills en train de courir lors de son sprint final vers l'or olympique, pourrait bien l'accompagner. Billy Mills espère que la statue pourra être exposée à Tokyo, avant de retourner aux États-Unis pour élire définitivement domicile à l'Université du Kansas.

"Je veux que la statue soit un symbole d'unité mondiale, de dignité, de caractère et de diversité mondiale, un thème central pour la jeunesse de la planète", commente-t-il.

Billy Mills est toujours en contact avec Mohammed Gammoudi et sa famille. À l'occasion d'une visite à Tunis l'année dernière, Mohammed Gammoudi lui a remis une copie de la médaille d'or olympique que le Tunisien avait gagnée à Mexico sur le 5 000 m. L'Américain espère lui retourner la faveur en offrant à son ami une copie de sa médaille d'or du 10 000 m à Tokyo l'année prochaine.

"I have never felt this way before. Looking at my shadow, its contour begins to change. Reflecting back to me an image...

Posted by Billy Mills on Monday, June 29, 2020

UN MOMENT EN FAMILLE

Christina Mills n'avait que 17 mois lorsque son père est devenu champion olympique. Il y a de cela quelques années, elle et son mari John se sont rendus à Tokyo pour visiter le stade où le nom de Billy Mills est entré dans l'histoire. Le site était sur le point d'être démoli pour faire place au nouveau stade national, lequel accueillera les Jeux de 2020.

Christina a couru et s'est promenée le long de la piste pour imaginer le célèbre dernier tour de son père. Elle s'est assise en tribune, près de l'endroit où sa mère a vu son mari lancer son sprint final vers la victoire. Elle a franchi la ligne d'arrivée et levé les bras au-dessus de sa tête, tout comme son père, bien des années auparavant.

Et, depuis cet endroit exact, Christina a téléphoné à ses parents en Californie.

"Elle nous a dit qu'elle venait de franchir la ligne d'arrivée", raconte Billy Mills. "Elle n'a pas pu finir la phrase. Elle a fondu en larmes. Quand j'ai compris de quoi elle parlait, j'ai commencé à pleurer. C'était un moment si fort. Il était important qu'ils puissent se tenir à l'endroit où notre aventure, à ma femme et à moi, a commencé."

Plus de cinquante ans plus tard, Billy Mills et Tokyo restent inextricablement liés dans l'histoire olympique.

Il a suffi de quelques mots écrits sur un bout de papier par un jeune homme perturbé espérant guérir une âme brisée.

Médaille d'or. 10 000 mètres aux JO.

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